Notre dernier jour en Californie commence par une rencontre exceptionnelle avec Patrick Suel. Patrick est un entrepreneur, vit en Californie depuis 20 ans et est maintenant Venture Partner chez Panasonic. Son job : dénicher les futures grandes valeurs technologiques pour Panasonic.
Il a eu la gentillesse de partager avec nous sa grande expérience de la levée de fonds et sa connaissance fine de la valley.
Pour une visite passionnante au cœur du système de financement de la valley, suivez le guide.
1) L'Europe et les français
La situation de l'Europe en matière de Venture Capitalism est historiquement faible.Ainsi, en France, en octobre dernier, le volume des investissements en France n'a été que de… 15 M €.
Les français qui viennent ici tenter leur chance parviennent rarement à lancer des entreprises qui prendront une réelle envergure. Ils manquent souvent de moyens marketing et pèchent par ignorance culturelle des codes des affaires (cf le témoignage de Loïc Le Meur. Par exemple, la majorité des français n'imaginent pas à quel point l'impératif de performances fortes est pressant.
D'après Patrick, les français sont généralement plus intéressés par économiser de l'argent qu'à l'investir ; ils présentent une aversion certaine au risque. Cela surprend toujours les américains. Autre différence : le rapport à l'échec. En France, c'est presque une infamie qui vous marque ; aux USA, non, l'échec forme et valorise. Vous restez respectés, même si vous échouez.
2) Fonctionnement et mode de raisonnement d'un Venture Capitalist
En moyenne, les fonds gèrent une trentaine de sociétés dans lesquelles ils ont investis. Les fonds sont elles mêmes des entreprises qui… lèvent des fonds pour se financer et se refinancer à mi-parcours. Leur particularité est qu'ils ont une durée de vie ; celle-ci va de 12 à 15 ans, là encore en moyenne.Généralement, à la moitié de sa vie (7 ans), le fonds n'investit plus dans de nouvelles entreprises ; il garde ses ressources pour (re)financer ses premières participations. Sous l'effet de la crise, on observe actuellement un allongement de ce délai de mi-course à 8 ans et demi. Les financements sont aujourd'hui beaucoup plus difficiles à trouver. Ainsi, pour Patrick Suel, les fonds qui se montés en 2001 et 2002 et qui cherchent actuellement à se refinancer vont traverser une période très difficile et une partie d'entre eux va mourir.
3) Cycles de financement pour une société
Pour une société, le terme habituel entre deux financements va de 3 à 5 ans. En biotechnologies, c'est encore plus long.Le contexte actuel pose de gros problèmes à l'ensemble de l'industrie car il n'y a plus ni sortie (revente de l'entreprise à une belle valorisation) ni performance.
Comme Loïc Le Meur, Patrick prévoit une activité faible en matière de financement pour les 30 mois à venir.
Par la suite, le marché aura à nouveau besoin de respirer, cherchera à nouveau des actions et l'on verra réapparaître les introductions en bourse (IPO).
Quoi qu'il en soit, l'IPO (Initial Public Offering ou introduction en bourse) est plus intéressante aux USA qu'en France, tout simplement pour des raisons de taille de marché, de demande et de fixations des valorisations.
Patrick Suel précise qu'en moyenne, les entreprises mettent 7 ans pour générer 20 M $ de revenus. Or, pour réaliser une IPO, il faut en moyenne 50 M € de revenus, ce qui est très difficile à réaliser sur le plan opérationnel. Cela nécessite en outre que vos investisseurs initiaux vous suivent sur cette durée sur cette durée. Patrick résume ainsi cette réalité : " la couleur de l'argent est très importante ".
4) Et les salariés dans tout ça ?
Le modèle économique même de la Silicon Valley est fondé sur les stocks options. Pour mémoire, les stocks options (options d'achat en français ?) sont un droit que l'on vous accorde lors de votre embauche. Ce droit vous permet d'acheter des actions de la société à une date future et à un prix garanti à l'avance. Dans 90 % des cas, ce droit d'achat est exercé quand le salarié quitte l'entreprise. Si, sur la période de son salariat, le prix des actions a monté, le salarié est gagnant : il achète à très bon prix des actions de la société, généralement pour les revendre aussitôt (mais au prix du marché, empochant ainsi la différence). Naturellement, si le prix des actions s'avère inférieur au droit d'achat, celui-ci ne vaut plus rien et n'est donc pas exercé.Naturellement, les " stocks " donnent des histoires fantastiques et contribuent au mythe de la valley ; c'est ainsi que les premiers employés de Google sont tous millionnaires. Mais pour le commun des entreprises, les stocks sont un excellent moyen de motiver leurs troupes tout en maintenant des salaires modérés.
Le vesting habituel pour ces stocks options est de 4 ans, c'est-à-dire la période au bout de laquelle les salariés quittent l'entreprise et exercent leur droit. Ce terme explique la plus grande mobilité car au bout de 4 ans, les gens s'en vont, ce qui oblige le patron (on dit " CEO " ici, prononcer " ci hi o ") à embaucher à nouveau. Ainsi, l'allongement du terme cité plus haut ralentit le rythme général des mouvements, ce qui n'arrange personne.
5) Sans oublier le patron !
A l'échelle d'une vie, en 30 ans de carrière, l'entrepreneur crée 4 ou 5 ans startups. Or, il est très rare que toutes marchent bien. Son approche à long terme s'apparente donc au risk management : il faut au moins qu'une des startups réussisse à " exploser ", comprenez à se faire racheter à une belle valorisation.
