Depuis avril dernier, le Departement of homeland security peut désormais saisir les appareils électroniques des voyageurs transitant par leurs aéroports. Tous les appareils communicants sont concernés : téléphone, Blackberry et bien-sûr ordinateurs portables. Le motif est bien-sûr le renfort de la sécurité qu'implique la surveillance du territoire. Les responsables des douanes ne disent pas combien d'appareils ils ont saisis depuis la mise en œuvre de cette mesure mais invoquent la nécessité de " s'assurer que les appareils électroniques entrant dans le territoire sont conformes à la loi et ne constituent pas une menace pour le pays ".
Les appareils ainsi saisis sont " contrôlés " et rendus quelques jours (ou quelques semaines !) plus tard. Le journal U.S. News & World Report du 7 juillet dernier rapporte même que les disques durs sont parfois intégralement copiés par les autorités américaines.
Cette surprenante mesure s'inscrit dans la droite lignée de la politique sécuritaire de Bush et de ses faucons : " profiter " des menaces terroristes contre les Etats-Unis pour renforcer le contrôle des individus. Nous avions déjà Echelon, nous avons maintenant l'effraction directe et officielle de nos notes, nos pensés et nos contacts. Orwell n'est plus très loin… Plus récemment, Jacques Attali l'a mentionné dans sa brève histoire de l'avenir : nous allons droit vers une ère de totale transparence impliquant une terrifiante uniformité de pensée et de comportement. Désormais, celui qui cherchera à cacher quelque chose (même pour un motif légitime) sera d'emblée suspect.
Terrain glissant
Mais revenons aux Etats-Unis. Les journalistes doivent-ils dont maintenant voyager sans ordinateur pour ne pas prendre le risque de révéler leurs sources ? Les nombreux lobbyistes doivent-ils prendre la même précaution pour ne pas compromettre leurs projets ? Que dire des avocats ou des businessmen dont certaines affaires peuvent intéresser le gouvernement ? Et si un artiste ou un écrivain se révèle avoir un contenu jugé subversif et " incompatible " avec la sécurité intérieure, qu'adviendra-t-il de lui ? Aimeriez-vous avoir une copie de vos codes d'accès à vos comptes bancaires manipulés par des employés des douanes ? Et que diraient les américains se rendant prochainement à Beijing pour les jeux olympiques si les autorités chinoises appliquaient une telle mesure ? J'imgine le tollé...
Mieux : sachant cela, quel terroriste, gangster ou mafioso voyagerait avec des données compromettantes dans son ordinateur ?
Modération en toute chose
Car enfin, où est la limite ? Quel contre-pouvoir vient pondérer cette mesure ? Comment savoir que les contrôles sont réellement arbitraires ou que les données manipulées le sont avec toutes les précautions nécessaires ? Il y a certes des plaintes et même des procès. Mais que valent-ils face au dogme de la lutte anti-terroriste ? Et comment prouver qu'un disque dur a été copié ? Il semble en outre que la majorité des procès engagés soient le fait de musulmans et de moyen-orientaux, ce qui vient ajouter le délit de sale gueule à celui de viol de la vie privée.
J'ose croire que cette mesure sera rapidement aménagée, voire abandonnée. Elle me semble inefficace et révélatrice de la peur des autorités américaines. Elle cache surtout un langage hypocrite : la surveillance plus étroite de chacun au nom de la sécurité de tous. C'est d'ailleurs l'aspect paradoxal de cette mesure qui me choque le plus puisque les Etats-Unis se posent constamment en pays champion des libertés individuelles.
Emmanuel de Saint-Bon
