Dénonciation à l'américaine
Dans les Parcs Nationaux américains, les visiteurs reçoivent à leur entrée une série d'instructions précises destinées à préserver au mieux l'éco-système environnant. Une partie de ces instructions concernent les animaux sauvages qu'il est notamment interdit de nourrir (outre les risques de morsures ou de transmission de maladies, les animaux nourris perdent l'habitude de se
sustenter eux-mêmes et deviennent agressifs ou finissent pas mourir). Ce qui frappe le français que je suis, c'est aussi l'invitation à rapporter les contrevenants aux rangers chargés de surveiller le parc ("Please report violators").De même, sur les autoroutes américaines, certains panneaux annoncent des messages qui ne pourraient exister en France. Ainsi, les autorités américaines incitent régulièrement les conducteurs à dénoncer les comportements semblant dangereux : " Report drunk drivers. Call 911 ", le 911 étant le numéro de la police. Quoi, on devrait donc " dénoncer " un autre conducteur au motif que celui-ci est ivre ? Mais alors, celui-ci, une fois arrêté, risquerait des problèmes avec la police ? Une amende, peut-être même un retrait de permis, voire la prison ? Et si cette personne était un professionnel (VRP par exemple) nécessitant son permis pour travailler ? Cette attitude de dénonciation est-elle bien raisonnable ? N'y a-t-il pas là un esprit craintif, revanchard, méchant ou intolérant ?
Décryptage
Je ne le crois pas. En tout cas, les américains ne le voient visiblement pas ainsi. Donnant priorité au collectif sur l'individuel, ils pensent d'abord à protéger la société des agissements dangereux de quelques-uns. Et puis outrepasser la loi est beaucoup plus transgressif pour un américain que pour un français. Après tout, dénoncer un conducteur ivre est peut-être " vache ", mais cela permet de sauver potentiellement la vie d'une famille. Et c'est bien là que le bât blesse pour un français car cette dénonciation causera surement des problèmes au conducteur, alors que celui-ci n'aurait probablement pas eu d'accident.Vu par un français
En France évidemment, pas question de diffuser de tels messages. J'imagine bien chez Monoprix des panneaux du type : " signalez-nous rapidement les voleurs que vous verriez svp ". On crierait au scandale et on… dénoncerait (justement) le retour de la délation. On craindrait des " dénonciations " à la pelle pour se venger d'un regard déplacé, d'une queue de poisson ou d'une place de parking soufflée sous le nez.Dénonciation et délation
C'est sans-doute là que se situe la nuance entre la dénonciation (considéré comme un acte civique dans de nombreux pays) et la délation (considérée, et pour cause ! comme une ignominie partout dans le monde) : la volonté de nuire personnellement. Dénoncer un conducteur ivre pour un américain n'indique en rien une volonté de nuire personnellement au conducteur. Et quand bien même celui-ci serait dénoncé faussement ou par méchanceté et arrêté, la police constaterait sa sobriété et le laisserait repartir. Un coup pour rien en somme.RATP et New York City Transit
Le discours est similaire dans le métro : vous y êtes incité à dénoncer les comportements suspects : " if you see something, say something ".
On m'objectera que les Etats-Unis ont subi les attaques du 11 Septembre et que la psychose y règne depuis. Mais à travers eux, n'avons-nous pas nous aussi été attaqués ?Faisons le lien avec l'équivalent de ce que nous avons en France. La RATP diffuse quotidiennement par des hauts parleurs ce formidable message : " ne tentez pas les pickpockets ; gardez vos affaires près de vous, etc. ". Oui, vous avez bien lu : " ne tentez pas les pickpockets ". Après tout si un touriste se fait voler son appareil photo ou son sac à main, c'est bien fait ; il n'avait pas à tenter les voleurs. Formidable inversion des responsabilités dans ce message apparemment anodin… En France, non seulement on n'incite pas à dénoncer un comportement dangereux ou suspect (toujours le poids de l'Histoire…), mais on tend en plus à culpabiliser les victimes potentielles. Quel contraste de vision d'une rive à l'autre de l'Atlantique !
Emmanuel de Saint-Bon
